Etudes archéologiques

Diagnostic archéologique, couvent des Cordeliers, rue Molière (2017)

Au cours de l’année 2017, la Direction du Patrimoine de L’Isle-sur-la-Sorgue fut sollicitée par un propriétaire l’islois afin de l’orienter dans sa démarche de réhabilitation d’une ancienne chapelle latérale de l’église des Cordeliers (appelés aussi franciscains ou frères mineurs). La nef qui se développait sur l’emprise de son jardin a disparu, mais quatre autres chapelles latérales du réseau nord y sont encore conservées le long de la rue Molière. Dans la partie orientale de l’îlot, les destructions inaugurées après la vente post-révolutionnaire du couvent ont aussi épargné de petits espaces attenants au chœur et la partie inférieure du chevet bordé de ses contreforts. Pour permettre une compréhension plus globale du site, il fut décidé en accord avec le SRA de procéder à un repérage des vestiges architecturaux sur les parcelles accessibles et de réaliser, en collaboration avec l’INRAP, un diagnostic archéologique de la chapelle à restaurer.

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L’implantation des franciscains est intervenue à L’Isle-sur-la-Sorgue dans le courant du XIIIe siècle. Situé extra-muros jusque dans la seconde moitié du XVIe siècle, leur couvent est reconstruit à partir de 1564 à l’intérieur des remparts, à l’emplacement partiel d’une demeure médiévale d’importance. Par achats ou donations successifs, le nouvel établissement investit un vaste îlot du quartier de Villeneuve, proche des bâtiments claustraux de la collégiale. Une église de plus de 37 m de long sur 18 m de large s’étendait au nord et sa façade principale côtoyait à l’ouest un petit cimetière, où fut bâti un hôtel particulier au XIXe siècle. En partie centrale se trouvait un cloître entouré de deux grands corps de bâtiments conventuels, à proximité desquels la confrérie des pénitents bleus fondèrent une chapelle.

L’église orientée possédait une nef rectangulaire, de près de 29 m de longueur sur 8 m de largeur, divisée en cinq travées dont les extrémités ouvraient, par de grandes séries d’arcades en plein-cintre, sur deux réseaux de cinq chapelles latérales. Les seules préservées au nord ont gardé des traces de leur ancienne voûte d’arêtes et leur fenêtre haute à encadrement en pierre de taille cintré, à large chanfrein extérieur. Ces chapelles adoptaient une profondeur inférieure à celles du réseau sud, afin que le plan général de l’édifice puisse s’adapter à des contraintes topographiques préexistantes. Par ailleurs, la relative faiblesse du mur gouttereau nord suppose une nef simplement charpentée, terminée à l’est par une abside pentagonale sans doute couverte d’un voûtement sommital. Les légers désaxements que ses pans de mur présentent sont dus à la réutilisation d’un espace circonscrit par les façades sur rue d’un bâtiment du XIIIe siècle. Ces élévations médiévales, en moyen appareil de pierre de taille, remployées lors de la construction de l’église, débutent au niveau du chevet et se prolongent sur le flanc nord de l’église, où une porte médiévale en plein-cintre donne accès à l’intérieur de la chapelle diagnostiquée.

Cette chapelle latérale est la première du réseau nord construite dans la seconde moitié du XVIe siècle. Sa préservation, à l’instar de celles situées dans le même alignement, est le résultat d’une transformation en petite habitation au XIXe siècle. La pose de deux niveaux de plancher supérieur a néanmoins entraîné un exhaussement du bâtiment marqué par un retrait de la partie haute de la façade. Au-dessous, la maçonnerie témoigne de deux états de construction plus anciens. Au deuxième niveau, un moyen appareil en moellon mieux appareillé remonte à l’édification de la chapelle et sa partie centrale abrite les vestiges d’une fenêtre d’origine, remaniée au XIXe siècle. L’élévation est posée directement sur les restes de la façade du XIIIe siècle, qui s’étend au rez-de-chaussée avec un parement en pierre de taille parfaitement conservé. En revanche, pour accroître légèrement la superficie de la chapelle, le parement intérieur a été détruit, de même qu’un mur de refend associé dont la partie basse a été réutilisée en fondation du mur latéral est de la chapelle.

A l’intérieur, la grande arcade en plein-cintre qui communiquait dans la nef est obturée, mais sa structure en pierre de taille reste pratiquement intacte. Au deuxième étage, sous diverses couches d’enduit récent s’observent les traces d’accroche d’une voûte d’arêtes en plâtre et, sur les murs, des poches d’enduit polychrome appartenant au dernier décor de la chapelle. Au rez-de-chaussée, aucune empreinte d’aménagement liturgique ne se décèle en partie inférieure des murs, mais en partie centrale il est apparu, après le décapage des niveaux de circulation contemporains, une structure rectangulaire, maçonnée en moellon lié avec du mortier, correspondant à l’emprise d’un caveau de 1,97 m sur 1,30 m de côtés.

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La fouille exhaustive de ce caveau a permis d’appréhender l’utilisation et les gestes funéraires pratiqués. Celle-ci a été réalisée par passes successives en respectant la chronologie du dépôt des corps. Au total 41 individus ont été exhumés, dont 17 sujets immatures et 24 sujets adultes.

Les premiers individus présentaient un état de conservation plus médiocre que l’ensemble de la série ostéologique. Ces derniers reposaient directement sur un radier en moellons disposés sur l’arête. Deux grandes phases de dépôts funéraires sont identifiables. Ces dernières sont matérialisées par le remblaiement total de la structure par une fine couche de limon argileux. A plusieurs reprises, le caveau est réouvert et les inhumations anciennes ont fait l’objet d’une réduction qui se concentre essentiellement dans sa partie sud-est. Toutefois, les restes humains présentaient des connexions anatomiques observables, bien qu’il s’agisse d’inhumations en cercueil et de décomposition des corps au sein d’un espace vide. Plusieurs chapelets et/ou dizainiers en pâte de verre ont été retrouvés en place sur les corps des défunts. Le reste du mobilier associé se limitait à de nombreux clous de cercueils, des agrafes vestimentaires et deux épingles de linceul.

Les deux derniers corps déposés, dont un en décubitus ventral, sont deux inhumations simultanées recouvertes d’une épaisse couche de chaux répartie sur la moitié ouest du caveau. L’un des crânes de ces deux sujets portaient des traces de découpe. L’examen des restes osseux issus du caveau a permis d’identifier deux crânes présentant les stigmates d’un sciage de leur pourtour. A l’issue de son utilisation, ce caveau est recouvert d’une couche de remblai qui a été remaniée postérieurement, comme l’indiquent les crânes en position secondaire et les éléments lapidaires retrouvés dans ce niveau.

Cette opération aura permis de révéler des pratiques funéraires diverses (embaumement, manipulations et transferts d’ossements), dont témoignent les vestiges issus de ce type d’espace sépulcral souterrain.

Dans le cadre de cette première intervention, toutes les parcelles susceptibles de renfermer des vestiges de l’église et des bâtiments conventuels n’ont pu être visitées. Toutefois, la qualité des éléments architecturaux repérés confirme d’ores et déjà l’intérêt majeur que ce site comporte. La fouille du caveau apporte aussi un complément d’informations essentiel à la compréhension du lieu, en offrant un échantillon des usages funéraires pratiqués au sein de cet établissement religieux. De nouvelles recherches pourraient s’envisager afin de poursuivre l’étude de cet îlot particulièrement intéressant pour l’histoire de la ville.